Exposition Simply Survivors

/ Écoutez leurs témoignages

Ces voix accompagnent les panneaux de l’exposition.

🎧 Pour une meilleure écoute, pensez à utiliser un casque ou des écouteurs.

Choisissez un pays
1 / 6

Ouganda

Sylvia

« Avant, je pleurais quand je racontais mon histoire. Maintenant, je souris, pleine de gratitude. »
Durée : 4 min 54
Lire le témoignage

Je m’appelle Sylvia Acan, je suis originaire d’Ouganda et mère de trois enfants. Aujourd’hui, je me tiens devant vous en tant que survivante.

Quand j’avais 12 ans, ma vie a basculé. C’était pendant la guerre. Je courais avec ma sœur pour fuir, quand elle a été tuée sous mes yeux. Elle tenait ma main. Elle était enceinte. Les rebelles m’ont capturé. Ce jour-là, j’ai perdu mon enfance.

J’ai été réduite en esclavage, forcée de porter de la nourriture brûlante, de cuisiner pour ceux qui nous opprimaient. Si je ralentissais, ils menaçaient de me tuer. Une femme a tenté de s’échapper… Ils l’ont tuée devant nous. “Tu seras la prochaine”, m’ont-ils dit. J’étais terrifiée.

Plus tard, j’ai donné naissance à des enfants nés de cette guerre. J’ai souffert du rejet, de la stigmatisation. Quand tu ne connais pas le père de ton enfant, on dit que tu apportes le malheur. Alors tu pars, seule, avec ton bébé.

Mais mon histoire ne s’arrête pas là. Un homme dans mon village m’a tendu la main, m’a aidée à retourner à l’école et j’ai pu étudier pour devenir assistante sociale. Aujourd’hui, je suis la fondatrice de l’organisation Golden Women Vision. J’exerce le travail de mes rêves pour les Survivantes et leurs enfants avec passion. Avant, je pleurais quand je racontais mon histoire. Maintenant, je souris, pleine de gratitude.

J’ai fondé un programme spécialement pour l’accès à l’éducation des enfants nés du viol pendant la guerre. Aujourd’hui, nous avons plus de 66 enfants nés du viol scolarisés, de l’école primaire jusqu’à l’université. C’est avec grande fierté que j’annonce qu’ils sont les plus performants. L’éducation est la clé de la vie. Ces enfants peuvent changer le destin de leurs mères, elles qui n’ont pas pu aller à l’école. Ils peuvent apporter la paix dans notre société. Ces enfants, longtemps rejetés, sont notre avenir.

Mais il reste des défis. Le rejet social par la famille et la communauté, le manque d’accès à des terrains pour les femmes afin de construire un chez-soi, l’absence de soutien psychologique, l’absence d’accès à l’éducation et aux réparations, etc. Les femmes portent tout cela. Et pourtant, nous continuons d’avancer.

Quand j’ai rejoint le projet Simply Survivors, c’était la première fois que des Survivantes comme moi passaient devant la caméra. On a ri, on a souri. J’ai été marquée par des Survivantes et des enfants criants “Oui c’est ma photo !” C’était un moment de lumière.

Ce projet donne un visage à notre combat. Nous sommes là. Nous sommes vivantes. Et nous voulons changer notre société. Nous devons rester unies, montrer l’exemple à nos enfants.

J’ai un rêve : construire une école gratuite pour les enfants nés de viol, un lieu sûr avec un dispensaire pour dormir et se soigner, et des activités ludiques pour les enfants. Je suis comme une mère pour eux. Ils me courent dans les bras en criant “Mama!”. Ils savent que, si moi je peux, eux aussi peuvent.

Je lance un appel à la communauté internationale : ne détournez pas les yeux des conflits. Impliquez les femmes dans la résolution des violences sexuelles. Pour apporter la paix, offrez un vrai soutien psychosocial aux mères et aux enfants. Je sais que le monde va changer. Il y aura un meilleur lendemain.

↑ Choisir un autre pays

2 / 6

Colombie

Carmen

« Ce n’est pas la peur qui me fera arrêter mon combat ! »
Durée : 3 min 29
Lire le témoignage

Je m’appelle Carmen. Je suis une femme indigène et une survivante.

A cause la guerre en Colombie j’ai perdu mon père et ma mère et suis devenue orpheline à 8 ans. En tant qu’aînée, pour subvenir aux besoins de mes 6 frères et sœurs, j’ai dû travailler dès mon enfance. J’ai été engagée comme employée de maison dans une grande famille à Cali. Là-bas, j’ai connu de nombreuses humiliations et violences. Ensuite, j’ai aussi été victime de violences sexuelles perpétrées par des guérilleros.

J’ai réalisé que la liberté ne pouvait venir qu’au prix de l’indépendance financière. J’ai économisé et me suis enfuie de cette maison ; j’ai commencé des études pour devenir travailleuse sociale. Puis, je suis tombée enceinte, j’étais jeune, trop jeune. Lorsque le père de l’enfant l’a appris il est parti. Quelques mois après la naissance de mon fils et un manque de réaction au monde extérieur, il a été diagnostiqué comme étant handicapé. Cela a été une grande épreuve. J’ai eu un deuxième enfant, et je donne tout pour eux, c’est le combat de ma vie.

Ces épreuves m’ont construite et m’ont inspirée. J’ai décidé de transformer mon expérience en force et me suis impliquée dans de nombreux projets pour aider les survivantes de violences sexuelles et les personnes en situation de handicap. Mon objectif principal c’est qu’elles retrouvent leur autonomie et puissent être indépendantes. C’est crucial qu’elles réalisent leur plein potentiel tout en évitant la solitude. Un exemple est, qu’ensemble, elles mettent en place des projets de cultures agricoles et d’élevage. Je suis très fière. Nous avons aussi œuvré à l’installation de l’université indigène dans les territoires ruraux reculés de Colombie ainsi qu’à la création de diplômes nationaux et internationaux.

En même temps, je me bats contre le racisme et la discrimination, pourtant persistants, qui touchent les populations indigènes. Malheureusement, la corruption infecte toute la sphère politique colombienne, jusqu’aux leaders indigènes censés nous représenter. Ils ont changé de camps et n’œuvrent plus à faire avancer les choses. Tout ça pour garder leurs grandes maisons et leurs belles voitures.

Je me sens souvent en danger parce que j’ose parler et dénoncer les violences sexuelles des groupes armés. Je vis seule avec mes deux fils et nous recevons beaucoup de menaces qui nous obligent à s’éloigner du monde de temps en temps pour se faire oublier. Mais ce n’est pas la peur qui me fera arrêter mon combat !

La femme que j’ai choisi de prendre en photo pour l’exposition Simply Survivor s’appelle Liset et a été victime de violence sexuelles. Son histoire résonne en moi et je la considère comme ma “petite sœur de combat”. Elle est tombée enceinte et après un déni de grossesse a accouché d’un enfant handicapé qui a maintenant 2 ans. Ces photos portent un message important : pour une fois on écoute les histoires, à travers des images, des personnes oubliées de la société. Se sentir importante et mise en avant permet de sortir de cette cage aliénante de la culpabilité.

Souvent dans ma vie, le fait d’être une femme rurale et indigène m’a posée problème pour porter ma voix. On m’a fait me sentir bête et inférieure, on a essayé de m’humilier. Dans le futur, je veux continuer à étudier afin de me sentir légitime et disposer de davantage d’arguments et d’outils pour porter mon combat, encore plus fort et encore plus loin.

↑ Choisir un autre pays

Chékéba Hachemi, cofondatrice de Stand Speak Rise Up! et commissaire de l’exposition Simply Survivors
Chékéba Hachemi, cofondatrice de Stand Speak Rise Up! et commissaire de l’exposition · © ENM
3 / 6

Cuba

Claudia

« Photographier, c’est témoigner, et ça m’aide à guérir. »
Durée : 3 min 35 · Témoignage lu par une autre voix que celle de Claudia
Lire le témoignage

Je m’appelle Claudia, j’ai 34 ans et je suis née à Cuba. Je suis néonatologue de formation, mais comme beaucoup de femmes dans mon pays, j’ai dû me réinventer plusieurs fois au cours de ma vie pour survivre.

Quand j’ai terminé mes études de médecine, j’étais fière : j’avais toujours voulu travailler dans un hôpital, avec des enfants. C’était l’aboutissement de toutes mes années d’efforts. Malheureusement, la réalité m’a vite rattrapée. Je ne recevais pas de salaire, je travaillais sans ressources et sans aucune reconnaissance. La crise m’a poussée à explorer la voie de l’entreprenariat à plusieurs reprises ; sans succès. J’ai aussi été victime de violences physiques et psychologiques à cause de mon ex-compagnon.

Puis, j’ai découvert le projet que Stand Speak Rise Up! soutient à Cuba, Mujeres, et grâce à Innaris (chargée de projet), j’en ai été la première bénéficiaire. Grâce à ce projet, j’ai aussi découvert un nouveau cercle social. J’ai trouvé des sœurs de combat. C’est très important pour la reconstruction. On a aussi reçu des formations administratives et du coaching. Au fil du temps, je me suis attaché aux autres bénéficiaires, et même à la structure, et quand on m’a proposé de devenir chargée de projet à mon tour, j’étais très fière ! J’étais heureuse d’enfin recevoir une reconnaissance professionnelle.

Je me rappelle particulièrement le défilé de mode organisé par une de mes collègues, qui est designeuse. Les vêtements exposés étaient portés par les autres participantes du programme ! Ce n’était pas juste un défilé : c’était une manière de nous montrer, on pouvait exister et se sentir importantes. C’est un peu la même chose avec ces photos. Je tenais à montrer notre réalité, sans l’enjoliver : le quotidien, les luttes, la beauté simple mais grande des femmes oubliées. Ces images sont des fragments de notre transformation collective.

Dans notre société, les femmes qui trouvent du travail sont celles qui sont idéalisées : jeunes, belles, sans enfants… La majorité d’être nous est oubliée et mise de côté. On n’aime pas voir nos blessures, nos cicatrices, nos enfants, ou nos histoires. Je veux briser cette invisibilité. Photographier, c’est témoigner, et ça m’aide à guérir. On brise un silence trop lourd et on reprend le pouvoir sur ce qu’on a vécu.

Aujourd’hui, je continue ce travail. Toujours avec Stand Speak Rise Up, nous accompagnons des projets d’entrepreneuriat dans différents domaines. Nous organisons des ventes sur les marchés, nous avons mis en place un réseau de femmes entrepreneures, et nous favorisons aussi le dialogue interreligieux. L’idée, c’est de créer un espace où les femmes peuvent se reconstruire, apprendre, et avancer ensemble !

Je veux que les filles de Cuba puissent vivre sans peur, avec des opportunités réelles. Qu’elles ne soient pas obligées de se battre juste pour survivre. Mais qu’elles puissent vivre dignement, dans le respect. Et le respect, c’est ce que nous méritons. Rien de moins.

↑ Choisir un autre pays

4 / 6

Ukraine

Olena

« Même dans l’ombre, il faut continuer à chanter. À parler. À partager sa voix avec le monde. »
Durée : 5 min 20
Lire le témoignage

Je m’appelle Olena Suslova. J’ai 67 ans et je suis fière d’être ukrainienne. Cela fait déjà plus de 30 ans que je travaille dans mon organisation, Women Information Consultative Center, pour défendre les droits humains en Ukraine. En 2015, nous avons commencé à documenter les violations liées au conflit qui avait éclaté un an plus tôt. Sur 38 personnes interrogées cette année-là, 6 avaient subi des violences sexuelles liées à la guerre. C’était bien plus que ce à quoi je m’attendais. J’ai été bouleversée. Alors une question s’est imposée : comment aider les Survivantes ?

Mais à l’époque, même les enquêteurs du Service de sécurité avaient peu de formation. Et les Survivantes, elles-mêmes, manquaient cruellement d’informations et de soutien.

Je me souviens d’un jour très particulier, c’était un 10 avril. J’avais accompagné une Survivante à un entretien. Elle racontait son histoire. Ce jour-là, j’ai compris à quel point il fallait que je sois préparée. Rester neutre, soutenir sans s’effondrer, ne pas sur-réagir devant les enquêteurs. En rentrant chez moi, j’étais tendue de la tête aux pieds. Chaque muscle était douloureux.

Puis est arrivée février 2022. Cette guerre totale. Dans toute son horreur. Un nouveau besoin d’agir. Plus fort. Plus urgent. Certaines Survivantes, nous les connaissions déjà. Elles ont survécu en 2014, et ont été violées à nouveau en 2022. Vous vous rendez compte ? Deux fois. Voire plus ! C’est insupportable.

Grâce à mon organisation, nous avons proposé aux Survivantes des formations sur la gestion de conflit, l’assertivité. Nous avons mobilisé des psychologues, des gynécologues, des soignants… Mais au début, les changements étaient lents, presqu’invisibles.

Et puis… Un jour de novembre 2022, avec une collègue, on s’est arrêtées. On a observé. Ecouté. Et on a vu. Leurs visages avaient changé. Leurs vêtements. Leur manière de parler. Il y avait quelque chose de nouveau. Une lumière. Un bonheur timide. Intérieur. Un début de transformation.

Je suis fière d’avoir contribué à la publication de 10 000 exemplaires d’un guide à destination de la police, du service de sécurité, des associations, des Survivantes. Un guide précieux avec des contacts, des conseils, des ressources concrètes. Car parfois, l’approche doit être individuelle. Il faut aller vers ces femmes, même quand elles ne demandent rien.

Et c’est là, le plus grand défi : comment aider celles et ceux qui ne demandent jamais d’aide ? Certaines sont seules. Elles gardent tout en elles. Elles pourraient demander réparation… mais elles ont peur. Elles ont besoin de temps. Et il y a aussi les enfants nés de viol. Les femmes enceintes après avoir été violées… Comment les soutenir ? Comment les aider à se reconstruire ?

On me demande souvent pourquoi je continue ce travail après toutes ces années ? Je ne sais toujours pas. Peut-être par fair-play. Peut-être par fidélité. Mais surtout parce que je sais que la Russie veut annihiler l’Ukraine. Et moi je veux résister. J’ai perdu beaucoup de proches. Alors peut-être… qu’il est vrai que j’essaie de compenser un peu cette perte. En aidant celles et ceux qui sont encore là.

Quand je regarde les Survivantes, je vois leur force. Je les aime pour ce qu’elles sont. Je dis souvent que celles qui ont souffert sont parfois plus fortes que celles qui n’ont jamais rien traversé. Je crois sincèrement à la croissance post-traumatique. Et je souhaite à toutes celles et ceux qui ont traversé l’horreur d’y avoir un jour accès.

Mais il reste de nombreux tabous, on parle peu des hommes. Et pourtant… Dans les territoires occupés, 80% des prisonniers de guerre ukrainiens subissent des violences sexuelles. Des témoignages racontent des viols avec objets, torture, terreur psychologique.

En Ukraine, les Survivants et Survivantes ont de 4 ans à 82 ans. Cela dépasse l’entendement. Mères, filles, hommes, enfants…. Tout le monde peut devenir un ou une Survivante. Tout le monde.

Mon message est simple : on ne voit le danger que quand il est tout près. Mais même dans l’ombre il faut continuer à chanter. À parler. À partager sa voix avec le monde. À ne pas oublier qui nous sommes. Je suis fière de ma culture. De nos broderies. De ceux qui se battent pour la vérité.

“One Ukrainian man, fightin’ evil again… Two Ukrainian men, fightin’ evil again… Three Ukrainian men and women, fightin’ evil again and winnin’… All Ukrainian men and women, fightin’ evil again and winnin’… “

J’aime chanter cette chanson, elle m’aide à tenir. Elle dit notre histoire. Notre lutte. C’est une promesse … que malgré tout…l’Ukraine vivra.

↑ Choisir un autre pays

Les photographies de l’exposition Simply Survivors sur les grilles de l’ENM, rue du Maréchal Joffre à Bordeaux
L’exposition sur les grilles de l’École nationale de la magistrature, à Bordeaux · © ENM
5 / 6

Zimbabwe

Mildred

« Nous n’avons pas choisi ce qui nous est arrivé. Mais nous choisissons de survivre. »
Durée : 3 min 35 · Témoignage lu par une autre voix que celle de Mildred
Lire le témoignage

Je m’appelle Mildred, je viens du Zimbabwe. Je suis la maman de deux enfants : un garçon de 21 ans et une fille de 18 ans, aujourd’hui étudiante à l’université.

Je suis une survivante. J’ai traversé la violence, mais je suis encore debout.

Mon chemin n’a pas été facile. Se reconstruire après ce que nous avons vécu demande bien plus que du courage. La réhabilitation touche à tout : le corps, l’esprit, la dignité sociale. Nous, Survivantes, avons besoin d’être soutenues, accompagnées, renforcées, pour retrouver notre place dans le monde. Un jour, j’ai rencontré les membres de SEMA, un groupe qui rassemble les Survivantes de violences sexuelles liées aux conflits à travers le monde. Ce fut un tournant. Ce jour-là, j’ai compris que je n’étais pas seule. Qu’ailleurs, au-delà de mes frontières, des personnes se souciaient de nous et de notre combat.

Ma plus grande force, je la trouve dans le regard de ma fille. Elle a besoin de moi. Elle est mon pilier, mon moteur, celle qui me donne le courage d’avancer. Aujourd’hui, je suis fière de dire qu’elle poursuit ses études grâce au soutien de Stand Speak Rise Up!. Lui offrir une éducation de qualité, c’est le rêve le plus précieux que je puisse réaliser.

Mais les défis qui pèsent sur les Survivantes sont immenses. Comment réhabiliter son esprit quand on peine à nourrir ses enfants ? Comment croire en l’avenir quand on ne peut pas payer les frais de scolarité, ni même acheter des vêtements ? Au Zimbabwe, l’économie s’effondre, les prix changent chaque jour, les ONG quittent le pays, et beaucoup de survivantes n’ont même pas d’abri.

Pourtant, malgré tout, nous survivons. Nous travaillons de nos propres mains. Nous tenons bon, parce que nous savons qu’il existe une vie après. Nous restons des êtres humains. Nous avons perdu une part de notre dignité, mais nous restons les mêmes, et nous refusons d’être discriminées.

En août 2025, j’ai eu l’honneur de recevoir en Ouganda l’Award for Reproductive Justice. On m’a dit que j’avais su me battre pour la justice jusqu’au bout, et que mon combat devenait un signal d’espoir pour d’autres pays africains qui commencent, enfin, à changer leurs lois sur les droits reproductifs.

Mon plus grand rêve aujourd’hui est de construire un centre de réhabilitation pour les Survivantes. Un lieu où nous pourrions nous retrouver, parler, jouer, partager, guérir ensemble. Un lieu où redevenir pleinement humaines.

Et mon message est simple. Ne détournez pas les yeux des enfants nés du viol. Ils existent. Ils n’ont pas choisi de naître, mais ils méritent un avenir. L’argent ne rendra jamais notre dignité. Mais le soutien, oui. Nous n’avons pas besoin de pitié. Nous avons besoin d’un appui réel : un toit, de la nourriture, un accès à la réhabilitation.

Avec les autres Survivantes, nous nous retrouvons chaque mois. Tant que nous vivons encore, nous nous soutenons les unes les autres. Moi, pour survivre, je fais des petits boulots, comme du ménage. Mais ce qui me porte, c’est cette conviction : nous n’avons pas choisi ce qui nous est arrivé. Mais nous choisissons de survivre, de nous relever, et de continuer à nous battre.

↑ Choisir un autre pays

6 / 6

Violences pendant l’exil

Salimata

« Regardez-nous, écoutez-nous. »
Durée : 4 min 25
Lire le témoignage

Je m’appelle Salimata. Je viens de Guinée-Conakry, un pays que j’ai quitté parce que ma vie y était devenue insupportable. La polygamie, les disputes violentes entre mes parents, la peur quotidienne, tout cela m’étouffait. J’étais institutrice de français, je croyais en l’éducation comme moyen de s’émanciper, mais enseigner ne suffisait pas à me protéger de l’instabilité et des humiliations. Alors j’ai pris la route, seule, en laissant derrière moi tout ce que je connaissais, parce que je savais qu’en restant, je n’avais aucun avenir.

Dès la Mauritanie, mon corps a été pris comme une proie. J’ai été violée par un policier, un homme censé incarner l’ordre et la protection. De cette violence, je suis tombée enceinte. Quand j’ai osé dénoncer, je pensais trouver justice, mais ce fut un piège. On m’a contrainte à rester dans le pays, prisonnière de procédures que je ne comprenais pas, enfermée dans un espace qui n’était pas le mien, harcelée par les autorités et exposée à d’autres abus. Même un autre policier, celui qui m’avait promis de me protéger m’a finalement violée à son tour. La honte et la peur se sont installées dans ma chair, et je portais déjà en moi la vie d’un enfant conçu dans la douleur.

Au Maroc, j’ai cru un instant que la mer pouvait être une délivrance. Mais elle a failli devenir mon tombeau. Le bateau qui devait nous emmener vers l’Espagne était une petite barque. Nous étions entassés, sans eau, sans nourriture, et très vite l’embarcation a commencé à prendre l’eau. Trois jours à dériver, trois jours de cris, de prières, de désespoir. Je voyais des enfants s’évanouir de fatigue, des femmes pleurer en silence. Moi, je pensais que j’allais mourir, avec l’enfant que je portais encore. Quand le navire espagnol est apparu, c’était comme si le ciel s’ouvrait. Mais le traumatisme de ces heures passées à attendre la mort ne me quitte jamais.

En Espagne, puis en France, je n’étais qu’une ombre. À Barcelone, on m’a volé mon téléphone, mes papiers, mon billet de train. Tout ce que j’avais réussi à sauver de mon identité m’a été arraché en un instant. J’ai erré seule, désorientée, affamée, humiliée, jusqu’à ce que deux jeunes me tendent la main et m’aident à repartir. Sans eux, je serais peut-être restée bloquée là, invisible, parmi les milliers d’autres perdus dans la foule.

J’ai finalement atteint le Luxembourg, le 23 décembre 2024. Je suis arrivée brisée. J’ai été hospitalisée aussitôt. En février 2025, j’ai accouché. J’étais tellement épuisée que j’ai cru un moment ne pas pouvoir garder cet enfant. J’ai pensé à l’adoption, persuadée que je n’étais pas capable de l’aimer, que je ne pourrais pas lui donner la vie qu’il mérite. Mais au moment de le voir, de le tenir dans mes bras, j’ai su que je devais être sa mère, malgré mes doutes et mes blessures. Aujourd’hui, nous vivons ensemble dans un foyer. Mais je continue de me réveiller la nuit en sursaut, trempée de sueur, avec des flashs du policier qui m’a violée, du bateau qui coulait, de la mer qui me tirait vers le fond.

Participer à l’exposition Simply Survivors est une manière de briser ce silence qui m’étouffe depuis trop longtemps. À travers les photos de mon quotidien, je montre que derrière chaque sourire forcé ou chaque geste banal, il y a une histoire de survie. Exister dans cette exposition, c’est reprendre un peu de pouvoir sur ce que j’ai subi. C’est dire au monde que nous ne sommes pas seulement des chiffres dans les statistiques de la migration, que nous ne sommes pas seulement des corps jetés à la mer ou utilisés par des hommes. Nous sommes des femmes, des mères, des survivantes. Mon message est simple : regardez-nous, écoutez-nous, et n’oubliez jamais que chaque pas que nous faisons est arraché à la douleur et au courage.

↑ Choisir un autre pays

Photo de groupe lors de l’inauguration de l’exposition Simply Survivors sur la passerelle de la gare de Luxembourg
Inauguration de l’exposition sur la passerelle de la gare de Luxembourg

/ Soutenir les Survivantes

Depuis 2019, Stand Speak Rise Up! soutient des projets portés par les Survivantes elles-mêmes : soins, soutien psychologique, autonomie économique, scolarisation des enfants. Votre don les aide à se reconstruire.

Faire un donDécouvrir l’exposition Simply Survivors